Introduction
Ce quatrième et dernier article clôt la série des textes écrits au cœur de l’atelier de Michaël Ezanno. Les voix se mêlent, les sculptures parlent, les corps deviennent récits. Voici la dernière partie des textes intégraux.
Dolcezza

Moi, Corps rond baigné de bonheur, chevelure foisonnante :
Être suave, douce. Respirer calmement. Profiter de cette pause – pose pour m’alanguir les yeux semi-ouverts. Savourer… laisser ma tête dodeliner… à droite… à gauche… Telle une berceuse.
Le moment est doux, si doux ; là sous le jeune soleil d’Avril… Rêver…
Les senteurs printanières me gagnent, la langueur m’envahit, corps et âme.
Ne dites rien, approchez, la puissance de mon bien-être vous envahira. Restez près de moi, le calme, la tendresse vont vous happer silencieusement. Généreusement.
Je vous offre ce temps de bonheur. Regardez-moi, accompagnez-moi. Agenouillez-vous près de moi, laissons nos corps s’abandonner, reposer dans la douceur du temps suspendu.
Marie-Hélène « MOTS dits MOTS »
L’Atelier de Michaël

Un corps, des corps, le grès noir ; la beauté ouverte, épanouie, l’émotion toujours, la création sans cesse renouvelée. La curiosité, le frisson devant le regard d’une statue, l’esprit qui s’évade vers d’autres domaines : la danse, l’amour, la sensualité, la fragilité. C’est tout ça cet atelier, où on ressent aussi les heures passées à donner une âme à chacune de ces œuvres, sortie de la terre, enfournée jusqu’à fusionner avec l’intime de son modèle.
Eve « MOTS dits MOTS »
La conscience

Humain conscience, tel est le nom de cette statue en grès noir. Le corps de cette femme, à l’allure androgyne, le crâne rasé, est comme découpé en tranches, ficelé comme un gigot.
De longues scarifications mettent en évidence les longs muscles de ses jambes, de ses abdominaux, de son ventre et même de son sexe. Un clou dans une oreille comme prolongé d’un micro. Des touches de télécommande dans le cou, des implants au niveau de la courbure de sa hanche droite, lui donnent un faux air de Mad Max.
Elle reste fière même si sa tête est tirée violemment par un lien qui relie une sorte de queue de cheval à sa colonne vertébrale à nu, puissante. Elle reste fière les deux mains posées sur ses seins comme pour ouvrir le chakra du cœur. Son regard profond, déterminé, tourné vers le ciel, semble demander pourquoi ?
Je suis prête.
Eve « MOTS dits MOTS »
Vérité

Il m’a créée, il m’avait imaginée, aperçue dans les œuvres de Hans Giger, le père d’Alien. Drôle de monde, n’est-ce pas ?
Moi ce serait plutôt Mad Max.
Il a lacéré la terre, tiré mes cheveux pour que j’incline la tête en arrière. Il m’a mise à genoux, pour que je sente encore plus fort la violence de chacun de ses gestes. J’ai tout ressenti, sa colère, sa fougue et pourtant cet amour pour mon corps, puissant et si fragile. Il m’a appelée Humain, Conscience. Oui ça fait mal quand on prend conscience de toutes les forces mais aussi des faiblesses de l’homme.
Et il a tendu mon visage vers le ciel, je souris à peine. Mes mains sont posées sur mes seins. Je les cache, je veux protéger ma féminité, ma fragilité. Il a su tout traduire, tous les paradoxes de l’âme humaine à travers ma création et je le remercie. Vous qui me regardez avec curiosité, prenez conscience des émotions ambiguës qui viennent vous titiller en voyant mon corps lacéré, implorant, priant.
Je prie pour que l’humanité se rappelle d’où elle vient, de la terre …
Eve « MOTS dits MOTS »
L’Octocéphale

Mots d’elle, mots d’elle et, plus rarement, mots de lui.
Patience je pose. Pause que je soumets à l’objectif et à la focale de Michaël
Modèle en pose, nudité en toute intimité.
Fatalement Canon, femme idéale, corps à 8 têtes je suis, octocéphale je serai.
Le compas veille.
Du bloc de grès noir et de force vive, au couteau ou à l’ébauchoir, tu m’ébauches
Je reprends corps idéalisé entre des mains expertes.
Jambes repliées, genoux écartés, pieds croisées, le dos s’arrondit, le corps s’élabore et prend formes.
L’équilibre instable se cherche, l’assise se précise,
Le cou et la tête, alouette, 8ème roue de la statuette.
Un œuf de terre et dans sa main apparaissent arcades, nez et bouche, mâchoires et oreilles dans les proportions académiques. Une chevelure pour terminer.
Un peu de barbotine, et me voilà sur le tronc posée.
Cube ou parallélépipède rectangle, je ne choisis pas là où il me repose
Puis viendra le temps du séchage à moins que je ne me dessèche sous la flamme de son chalumeau. Avant un séjour prolongé au four.
1280°, tu me figes, je m’en fiche.
Je me fige, tu ne t’en fiches pas à voir ta tête inquiète à l’ouverture.
Non je ne suis pas partie en miettes, de ta mirette tu avais pris soin de me vider l’encéphale, le tronc et même les membres…
Il me reste la peau et même plus les os.
Une enveloppe en toute intimité, en toute infinité
Objet de collection je deviens. N° 5, s’il vous plaît !
Intime tentation
J’ai même acquis une valeur marchande…
Pour 800€ je suis à toi…
Joël « MOTS dits MOTS »
Paroles de l’artiste
« Une sculpture ne prend vie que par le regard qu’on lui porte »
« L’art ne sert à rien sinon à transmettre des émotions »
Michaël Ezanno
Remerciements
Merci aux participant·es de l’atelier d’écriture « Mots dits Mots » pour la générosité de leurs mots, et à Jocelyne Merger pour la conduite de cet instant suspendu au cœur du grès noir.

